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Martin Steffens : « L’intériorité est nécessaire pour aller mettre au monde le message de feu que Jésus nous a transmis. »

Martin Steffens est professeur de philosophie, auteur, lauréat du prix 2016 de littérature religieuse et chroniqueur à La Croix. A quelques semaines de la rencontre consacrée aux voies de l’intériorité, il répond aux questions de Robert Migliorini.

Martin Steffens est né en 1977, et vit dans le Nord-Est de la France avec sa femme et ses trois enfants. Professeur agrégé de philosophie en khâgne, auteur d’études sur Nietzsche et Simone Weil, il a écrit des essais sur le consentement à la vie et la traversée des violences du monde. M. Steffens vient également de s’associer avec des méditations originales aux concerts du quatuor Girard interprétant « Les sept dernières paroles du Christ en croix » de Joseph Haydn et des méditations sur les mystères du Rosaire. Il a assuré en 2017 une formation sur l’intériorité lors de la session d’été de Paray Le Monial.

Quelle serait votre définition de l’intériorité et les voies pour l’enrichir sinon la préserver ?

Martin STEFFENS : Une chose est « interne » ou « intérieure » dès lors qu’elle se situe dans un espace défini par des limites. On est, par exemple, « à l’intérieur » ou « à l’extérieur » de cet espace circonscrit par des murs qu’est la maison. De même, la biologie de Claude Bernard parlera de « milieu interne » pour désigner l’organisme de l’animal en le distinguant de son « milieu externe », c’est-à-dire de l’environnement avec lequel il est en interaction. Mais l’intériorité proprement dite suppose à mon avis plus que cette partition spatiale entre l’intérieur et l’extérieur. Du moins, elle ne se résume pas à cela. Saint Augustin, dans Les Confessions, dit bien qu’avant sa conversion, il vivait « à l’extérieur de lui-même », tandis que Dieu l’attendait au-dedans. Il séjournait dans ce qu’on nommerait aujourd’hui « la mondanité », ce lieu où tout n’est que jeu d’apparences et de surface. Or justement, dans cette extériorisation de mon être, ce qui s’oppose à la vie intérieure n’est pas tant l’extériorité du monde que le manque de profondeur. L’intériorité est la continuation de ma vie par le dedans. Elle est cette capacité dont parle l’évangéliste Luc quand il dit de Marie qu’elle « gardait ces choses qui arrivaient et les méditait en son cœur ». On parlera aussi de « for intérieur », de cette part de moi qui échappe nécessairement à celle ou celui qui ne nous connaît pas, à ceux qui, justement, n’aperçoivent de nous que la surface. L’intériorité est, par sa profondeur, cette part de moi qui m’échappe parfois à moi-même : les sentiments et les pensées qui m’habitent n’affleurent pas nécessairement à la surface du monde. Quand cette profondeur est creusée par celui en qui elle réside, par la méditation, la réflexion, la prière, la contemplation, on parlera de « vie intérieure »,

En ce sens, si l’homme est un bien un être interne, non seulement spatialement (il est un espace circonscrit par sa peau, comme la bouteille l’est par le verre) mais biologiquement (il a un organisme, il est doué d’un « milieu interne »), il est aussi ce « dialogue silencieux de l’âme avec elle-même » (pour reprendre la formule de Platon dans Théétète), ce retour réflexif, cette aptitude à se laisser creuser par ce qui le touche. Quand Léon Bloy devient à nouveau papa, il note dans son journal ce mot significatif : « chaque naissance est un nouveau gouffre. Gouffre sur Dieu, sur le Paradis, sur l’Enfer, sur l’Irrévocable, sur l’Irréparable, sur l’Absolu… » (Journal, 9 mars 1897). Chaque homme est un abîme, de joie et de douleur, d’amour et de haine. Il est « capax dei » disait l’ancienne définition : « capable du dieu ». On dit aujourd’hui homo sapiens sapiens, « celui qui sait qu’il sait » et on retrouve le même abîme, car la conscience, en dédoublant notre expérience du monde (non seulement je fais, mais je sais que je fais), nous rend plus complexes, parfois plus compliqués.

La structure psychique de l’homme est finalement celle des fugues de Bach : retour sur le même thème, mais à chaque fois qu’on y revient, c’est en l’ayant au passage approfondi.

Pour enrichir cette intériorité, il faut déjà voir quel trésor elle est. Il y a, on l’a dit, trois intériorités : spatiale (cette bouteille, l’espace contenu par ma peau), organique (l’intériorité de l’animal) et spirituelle (ce qu’on appelle généralement l’intériorité, comme lorsqu’on dit de quelqu’un qu’il manque d’intériorité). Le propre de l’intériorité spirituelle est que, contrairement à l’intériorité organique, elle ne se rapporte pas au monde sur le mode de l’assimilation : pour un animal (et pour nous, en tant que nous sommes des animaux), « intérioriser » le réel, c’est le manger. C’est se l’assimiler, le faire « similaire à soi ». Petit, mon cochon d’Inde mangeait les livres. Il ne les « dévorait » pas, il les mangeait. Moi, je les dévorai mais cette dévoration avait cet avantage de laisser la chose dévorée indemne de mon assimilation. Quand on connaît un poème « par cœur », il n’en demeure pas moins à l’extérieur de soi. On l’a pleinement en soi, mais il demeure offert au monde : tel est le miracle de l’intériorité spirituelle ! Le fruit de l’arbre était proposé au regard d’Adam et Eve, refusé à leur dévoration seulement : car le meilleur moyen de garder une chose et d’en jouir toujours, c’est d’abord de la protéger de notre désir de nous l’assimiler. Ainsi, aimer un être, c’est faire en soi une place pour quelqu’un que, en même temps, on libère de soi-même : aimer, c’est savoir que l’être aimé est plus grand que cet amour. C’est intérioriser sans dévorer. C’est pourquoi tout amour véritable, qui refuse à n’être que jaloux, possessif, dévorateur, est aussi douloureux.

Comment les philosophes en donnent une approche stimulante ? Quels sont les maîtres en la matière ?

J’en retiendrai trois. D’abord les stoïciens, pour cette idée de « citadelle intérieure », cette part de chacun qui lui appartient en propre. Récemment, Didier Rance donnait pour mes étudiants une conférence sur la torture dans les régimes totalitaires communistes, dans un colloque sur le Corps. Il décrivait les ignobles procédés mais précisait ceci : si le tortionnaire peut décider des douleurs infligées à sa victime, il ne peut décider du sens que celle-ci donne à cette souffrance. Ce sens-là échappe au tortionnaire. Or beaucoup des femmes et des hommes torturés sous ces régimes l’étaient à cause de leur foi chrétienne et vivaient leur souffrance comme un témoignage de vérité, voire une manière de prier pour leurs tortionnaires. Ces derniers étaient déstabilisés : leur dispositif était non seulement rendu inefficace, mais se retournait contre eux.

Telle est la puissance du « for intérieur » ou de la « citadelle intérieure » : c’est une part qui est soustraite au monde, c’est un jeu laissé entre le monde et le sujet qui permet à ce dernier de ne pas y « coller » et de lire ce qui lui arrive d’une façon parfois inattendue. C’est un synonyme de liberté.

Ensuite, il y a saint Augustin, pour cette découverte de Dieu au cœur de soi, qui est, selon la célèbre formule, « plus intime à moi-même que je ne le suis, et pourtant cime de mon être ». Si je médite, je trouve en moi plus grand que moi. On retrouve cela chez Descartes qui, au milieu de ce formidable exercice d’approfondissement de soi que sont les Méditations métaphysiques, découvre, alors même qu’il doute de tout sauf de sa propre existence, ce qui ouvre le cogito sur plus que lui-même, à savoir : l’idée d’infini, ou de Dieu. Autre écho : Maître Eckhart et la mystique rhénane, où il s’agit non seulement de découvrir Dieu en soi, mais de le mettre au monde. « Etre assez vierge pour enfanter Dieu » disent les sermons de Maître Eckhart.

Enfin, il y a Hegel, et ce à plus d’un titre. D’abord, parce qu’il considère l’Histoire, et non seulement celle de hommes, mais celle du cosmos tout entier, comme une intériorisation progressive : Dieu se fait d’abord pure extériorité dans la matière, déploiement non-réflexif d’énergie ; il est extériorité encore dans le végétal, quoiqu’avec la vie commence le processus d’intériorisation ; il devient « milieu interne » avec l’organisme animal ; enfin, il s’atteint comme conscience de soi et conscience de Lui-même dans l’homme. Qu’est-ce que le temps, selon Hegel ? C’est la lente et douloureuse récupération de Dieu Lui-même à travers ses extériorisations successives. On pourrait dire que cette intériorisation progressive, de la matière à l’homme, culmine avec la création de… Hegel lui-même, en tant que, par son acte de pensée, est révélé à la conscience le secret du processus créateur !

Ce processus d’intériorisation se retrouve dans les arts plastiques : la statue grecque est en trois dimensions, mais elle n’a pas de profondeur. Ses yeux, qui ne regardent rien, ne racontent rien. Le visage dans un tableau de Rembrandt est en deux dimensions seulement, mais son regard a de la profondeur. Le christianisme est passé par là : il a creusé l’homme dans le sens de cette intériorité non-spatiale que la peinture, en renonçant à la tridimensionnalité exprime paradoxalement mieux.

Enfin, pour Hegel, si l’homme fait sonner les choses alentours, s’il fait de la musique, c’est pour retrouver à l’extérieur de soi l’intériorité qui l’habite : l’intériorité spatiale, qui donne aux choses de rendre un son, est l’image, le symbole naturel, de la conscience de soi et de l’intériorité spirituelle.

Quelle approche de l’âme faites-vous en ces registres ?

Elle permet d’indiquer que notre intériorité a deux niveaux, l’une psychique et l’autre spirituelle. L’intériorité psychique est la continuation de notre vie organique dans la mémoire. Elle est le lieu de tout ce qui ne passe pas, de ce que, disait Nietzsche, nous ne parvenons pas à digérer. L’âme, c’est plus que cela : c’est la part de nous qui nous lie radicalement à ce qui n’est pas nous. Le psychisme nous attache à nous-même (si fortement parfois qu’il faut faire une psychanalyse). L’âme nous en libère. Quand je me réjouis de la joie d’un autre, quand je recueille, sans la cueillir, la beauté d’une fleur, quand je prie, c’est l’âme qui vibre.

Quelles sont selon vous les nouvelles attentes et les nouvelles voies pour mieux vivre l’intériorité ?

Elles sont multiples ! Et d’autant plus que le monde nous agresse, par ses sollicitations diverses et, souvent, violentes. On constate ainsi l’immense succès des différentes techniques de méditation : transcendantale, « pleine conscience », orientale… Le risque n’est pas de manquer de ces techniques, mais de ne pas entendre ce qu’elles disent sur notre temps : pour beaucoup, la vie est devenue insupportable. Il y a donc ce besoin de s’extraire d’elle de temps à autre. Certes, il vaut mieux le faire sur le mode de la méditation que sur celui de l’abrutissement, de l’addiction, ou par la voie médicamenteuse. Mais ne faut-il pas aussi parfois souffrir du monde au point de devoir le changer ? Les techniques méditatives ressemblent parfois à ce produit qu’on met en usine sur les poêles pour qu’elles n’adhèrent pas : ma vie brûle, je m’y consume, je fais régulièrement un burn out, mais j’ai trouvé comment ne pas trop en souffrir. Mon rythme est fou, et vise des fins absurdes, mais, grâce à la méditation, je sais débrayer… pour mieux ré-embrayer, pour y retourner sans rien changer !

La prière m’apparaît tout autre : il s’agit de me laisser indiquer le lieu de notre vie, là où mon cœur doit battre, et si c’est sur un lieu de conflit, allons-y ! La prière, c’est à la fois se reposer en Dieu, et cela est en effet une expérience de sérénité ; mais c’est aussi faire sien le combat du monde. C’est aussi soigner cette « faculté de pâtir » sans laquelle, disait Hannah Arendt, la « faculté d’agir » est vaine.

Tout ça pour dire qu’il y a un risque de l’intériorité : elle peut être une fuite hors du monde, quand elle doit toujours en être la caisse de résonance.

Comment votre longue immersion dans l’enseignement et la recherche a complété ou interrogé votre approche et pratique de l’intériorité ?

En venant enseigner en classe préparatoire littéraire, je voulais offrir ce que j’avais moi-même reçu en hypokhâgne : dans ces classes, on se creuse. Le travail y est « approfondi » comme on dit, mais ce que les étudiants travaillent, dans cette ambiance et par son exigence, c’est eux-mêmes. D’où un surcroît de bienveillance attendu, normalement, chez les professeurs… J’aime cette distinction que fait Gustave Thibon et que rapporte le recueil Parodies et mirages : lui apparaît comme un bien « tout ce qui creuse l’homme, même au risque de le briser : l’effort, le danger, la responsabilité, le sacrifice, l’amour, la douleur, et jusqu’aux plaisirs, jusqu’aux péchés, à condition qu’ils soient vécus à fond, assumés sans réserve comme une nourriture ou comme un poison, et non dégustés comme des épices » ; à l’inverse, c’est un mal pour l’homme « tout ce qui contribue à l’aplatir : l’excès de sécurité, la facilité, la distraction, l’automatisme – en bref, tout ce qui, dans l’immédiat et pour le plus grand nombre, offre le plus d’attrait… »

Or pour que nos études nous creusent, il faut en même temps consentir aux formes extérieures qu’elles prennent souvent : règles de grammaire, méthodes et notamment, en philosophie, celle de la dissertation. Cela aussi est passionnant : découvrir que ce qui est le plus profond, ce n’est pas d’abord le fond, c’est la forme ! Avant d’atteindre des sommets de pensée, ou des abîmes réflexifs, avant d’entrer dans le cœur d’une langue, il faut avoir soigné la forme. Les Allemands disent avec justesse : « L’habit fait le moine. » Et les catholiques sont attachés à la liturgie…

Les nouvelles technologies menacent-elles actuellement l’intériorité, notamment en direction des jeunes ?

Oui, je le crois. Quand nos vacances ont lieu loin de toute zone connectée (cela arrive aussi en France), mon épouse et moi, non seulement parlons plus, mais voyons nos trois plus grands enfants, pourtant d’âges différents, jouer des heures à s’inventer des mondes, parfois en gesticulant, parfois assis. Je goûte la chance du plein air. Beaucoup d’entre nous devons élever les enfants en appartement : on les croit hyperactifs, quand ils sont tout simplement faits pour être à l’air libre. Or en appartement, le plus pratique, c’est l’écran en particulier, et le jeu-vidéo en général. Ceux-ci configurent l’imagination tandis que la développe le jeu libre et partagé.

La politique aura besoin de femmes et d’hommes d’imagination : d’elle surgira l’impossible solution dont le monde a besoin, comme Gandhi a imaginé une façon autre de mener les combats, comme Jésus, dans son Sermon sur la Montagne, exige de nous une façon absolument nouvelle d’imaginer le monde.

Et puis, cette expérience toute bête : on m’envoie un message que je trouve rigolo. Or je ne ris pas, pas physiquement du moins : je réponds par un smiley qui le fait à ma place. On sait que la machine a pour fonction d’externaliser les capacités humaines, afin d’en soulager le travailleur. Souvenons-nous toutefois qu’il est des facultés qu’on n’externalise pas sans se perdre soi-même : la mémoire, l’émotion, la vie intérieure…

Sur ce sujet et ces attentes qu’avez-vous constatées lors de vos récentes sessions et formation auprès d’un large public ?

Je constate que les gens ont besoin d’écouter une parole claire, qui les envoie vers leur vie présente, qui les rend mieux fidèles à leur vie, quelque difficile elle puisse être. La clarté est importante, et c’est le rôle premier de la philosophie : offrir des distinctions conceptuelles qui nous donnent de mieux lire notre expérience du monde. Ainsi, par exemple, pardonner n’est pas excuser ; le courage n’est pas la témérité ; la vieillesse n’est pas l’ancienneté ; l’espoir n’est pas l’espérance ; trouver une cause n’est pas donner une raison ; « faire mal » n’est pas pareil que « mal faire », etc. Cela a rapport avec l’intériorité : plus y règne en elle la clarté, moins mon rapport au monde extérieur est inutilement conflictuel.

Comment  la tradition chrétienne apporte un éclairage vigoureux et pertinent sur la nécessaire intériorité ?

Ce que j’aime dans ma religion, c’est… son Dieu ! Car l’unité divine s’y entend de l’union, je veux dire de la relation : Dieu est Un, mais parce qu’Il est relation, c’est-à-dire amour. Ainsi, quand je Le trouve en moi, ce que je trouve en même temps, c’est quelqu’un qui m’amène au-delà de moi, qui m’invite à la relation. L’une de celle qui l’a, selon moi, le mieux compris, est Elisabeth de la Trinité, comme en témoigne sa prière Ô mon Dieu, Trinité que j’adore. L’intériorité est nécessaire pour aller mettre au monde le message de feu que Jésus nous a transmis. Ainsi, ce qui vérifie la qualité de mon recueillement est finalement ma faculté de relation.

Recueilli par Robert MIGLIORINI

(Photo Philippe Courqueux)

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