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La prière du chercheur de Dieu qui s’élance

« Toi, l’Ami, tu t’en vas. Laisse-moi te suivre. Je prends la route. » Une méditation du Père Sylvain Gasser, assomptionniste.

« Tu me fais le don des pas émigrés des aventuriers qui m’ont précédé dans la foi. Avec eux, je défriche les broussailles, explore des pistes spirituelles, établis des topographies de l’inconnu, propose des interprétations. Aussi novatrices puissent paraître mes démarches quand j’affronte les fatales questions que tu engendres en mon esprit, je ne fais qu’emboîter le pas à des prédécesseurs, quitte à bifurquer en route, à modifier quelque peu le trajet, à ouvrir de nouvelles voies. Mes pas contestent l’héritage, fût-il glorieux, pour que je puisse entrer, pionnier, dans un chemin d’exil. Pour trouver les mots nouveaux de l’amour et de la foi, de la confiance et du don de soi. Tu n’as que faire d’une foi momifiée ! Quelle tradition sans le risque de tout perdre ? Quelle fidélité sans le front de la nuit ? Quel combat sans ennemi ? Quel passé sans la déchirure du présent ?

Mon Ami, tu es ce chemineau déguenillé, jeté sur la route, sans lieu ni pouvoir. Tu es comme le clown d’Henry Miller, forever outside, « à jamais en dehors » de soi[1], blessé par l’étranger, converti à l’autre sans être tenu par lui. Oui, il me plaît que tu sois ce clown qui prend la place du déchet, du rebut, de ceux dont le tort et la tare étaient de ne pas être comme les autres. Tu disparais au point de pouvoir être servi sans être reconnu ; reconnu, tu peux être ignoré. Ton lieu est le défiguré, sous les traits de l’affamé, de l’assoiffé, de l’étranger, de l’agonisant, de l’anorexique, de l’adolescent désemparé, tant de visages balafrés qui signent l’autre Horeb[2].

Je prendrai mon envol sur l’erre de ta Parole, ascension fragile, vulnérable comme l’est tout chemin qui s’élève à l’autre, dans l’amour « qui étreint, qui brûle et entame[3] ». Chemin qui perturbe nos institutions mondaines, tentées par le repli identitaire et l’intransigeance. Chemin qui invite l’Église à s’aventurer hors lieu pour reconnaître ton Père là où, jusqu’ici, il n’était pas reçu.

Tu laisses ce monde tel que tu l’as parcouru. L’as-tu rendu meilleur ? Oh, je voudrais le croire ! Mais maintenant, tu me demandes de préparer une place à l’étranger, le grand absent de nos histoires. Oui, il n’y a pas de vie chrétienne possible que n’habite un combat pour faire place à l’autre, une hospitalité blessée et jubilante, un goût et un luxe de la vie liés au retrait pour que l’autre vive : « L’effacement soit ma façon de resplendir[4] ».

Après toi, je décide de m’élancer sur le chemin hauturier du ciel, comme disciple, témoin, frère. Ce jour est folie. Je me fais étranger à moi-même. Je ne suis ni d’ici ni de là, ni reclus ni errant, je suis un peu moins autochtone, un peu plus métèque. Je ne vis qu’en passant, découvrant ainsi une nouvelle manière d’habiter le monde. L’important, je le comprends, est d’être en chemin. Tu me donnes le pays de mes migrations. Pèlerin assuré de rien, je dois tenir la route avec une certaine insistance intérieure pour ne pas me perdre dans des voies traversières. J’ai peur. Tu le sais. Et crains de tomber. Seras-tu là ? M’enverras-tu ton ange ? Convoqueras-tu mes frères et sœurs gardiens ?

Sur la route, je deviens vulnérable aux autres. La seule présence humaine devient une source « d’abandon entouré d’abandon et de tendresse touchant aux tendresses[5] ». Je rencontre des femmes, des hommes, des enfants, portés par un même élan pérégrin, dont la seule présence diffracte la lumière de ta bonne parole. Chaque halte suscite la fête, la louange, le silence. Avec eux, petits messies du ciel et de la terre, je ris de croire à l’incroyable. Ça me fait du bien. Et je n’ai plus peur de lapider de ma nuit ton ciel en friche. En chacun de ces lieux, comme Abraham, je plante ma tente. C’est une ancre lancée au ciel. C’est le temps où s’exprime l’impatience de la rencontre. Et puis, comme Abraham, je démonte ma tente. Je largue l’amarre du ciel. Le lieu ne compte plus. Ma stèle, c’est l’homme aimé de toi. Je peux l’aimer.

Oui. Oui. Je peux l’aimer…

Pas plus au ciel que sur terre tu ne restes en place. Ton ciel nu, Seigneur, ne donne à lire que la trame de l’invisible. C’est au-delà du ciel qu’il faut encore accéder au ciel. Entre la promesse et l’attente, l’élan et le consentement, au seuil de ces mondes jumeaux dont la dualité n’effraie plus, tu forces le passage, unis l’appel à la réponse, rassembles doute et certitude dans cette affirmation majeure du je t’aime qui se sait partagé.

Me voici sur l’autre rive où tu établis ton palais nomade avec ceux qui, depuis longtemps, n’ont plus ni lieu à habiter, ni route à prendre, ni compagnon à rejoindre, ni terre à féconder, ni ciel pour rêver.

Me voici l’Hébreu de mon frère.

Ivre de rives nouvelles, si lointaines à mes yeux, si proches à mon cœur, je te livre les ailes de mon désir.

Emporte-moi.

Père Sylvain Gasser, aa

[1] Henry Miller, Le Sourire au Pied de l’échelle, Buchet-Chastel, p. 118, « En guise d’épilogue » : « Comme le clown, nous faisons mine ; à jamais simulant ; à jamais différant le grand événement. Nous mourons dans les affres de la naissance. Jamais nous ne fûmes, jamais nous ne sommes. Nous sommes en voie perpétuelle de devenir, toujours séparés, coupés. À jamais en dehors. »

[2] Cf. Emmanuel Lévinas : « Chaque visage est un Sinaï d’où la voix procède qui interdit le meurtre », in Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, La Haye, M. Nijhoff, 1961.

[3] Cf. Joachim du Bellay, Ces cheveux d’or.

[4] Philippe Jaccottet, Que la fin nous illumine, La Pléiade, p. 161.

[5] Rainer Maria Rilke, Les chansons des roses, 5. Poème écrit en français.

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