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Eric Fiat : « Notre époque a un peu oublié le rôle essentiel joué par le Christianisme dans ce « primat » donné à l’intériorité… » 

Eric Fiat, philosophe, écrivain, musicien, professeur à l’Université Paris-Est Marne-la-Vallée vient de diriger avec le physicien Jean-Christophe Valmalette un essai consacré au devenir de l’intériorité…à l’ère des nouvelles technologies (aux éditions Le Bord de l’eau, 192 p., 22 €). Il répond aux questions de Robert Migliorini pour la session 2018 de l’UEA.

Vous avez coordonné l’ouvrage sur le devenir de l’intériorité à l’heure des nouvelles technologies, quelle définition de l’intériorité est la vôtre aujourd’hui ?

Eric Fiat : L’intériorité est le lieu où chacun parle avec lui-même, ce que Montaigne nommait son « arrière cuisine », le lieu calme, le refuge où il inlassablement il tente d’essayer de comprendre et de reprendre tout ce qui lui vient de l’extérieur (bruits, couleurs, odeurs, sensations donc, mais d’abord tout ce qui lui vient des autres), comme tout ce qui lui vient de l’intérieur (souvenirs, émotions, angoisses, espoirs, peurs, joies…). En latin interior est un comparatif, qui signifie « plus intérieur que » : concluons-en que si les objets et les plantes ont un intérieur, l’homme lui a une intériorité, lieu secret où il tente de comprendre l’étrange aventure d’être homme.

L’ouvrage bénéficie des regards croisés concernant l’intériorité entre Orient et Occident. Que retenez-vous de ces échanges pour mieux vivre l’intériorité à l’heure des nouvelles technologies ? 

C’était en effet un grand « bénéfice » : tout en faisant effort pour éviter tout manichéisme orient/occident, il nous a fallu constater que beaucoup plus sensibles à ce qui passe qu’à ce qui demeure, à l’impermanence des choses plutôt qu’à leur permanence, les Orientaux (dans notre livre : des universitaires japonais) ne conçoivent pas spontanément l’être humain comme un sujet, c’est-à-dire comme un être substantiel, unique, irremplaçable, permanent – et donc menacé par l’impermanence, l’obsolescence, l’accélération de la vie que fomentent les nouvelles technologies. Ne concevant pas le for intérieur de l’homme comme une citadelle menacée, les Orientaux, les Bouddhistes notamment, ne sont pas spontanément aussi inquiets du développement des NTIC que nous le sommes. Déjà convaincus de l’instabilité des choses, craindraient-ils moins l’instabilité causée par les nouvelles technologies que nous ? Regardant l’intériorité humaine comme le lieu provisoire de passages, seraient-ils moins inquiets que nous ? Voilà une des questions traitées dans cet ouvrage.

Vous semblez plutôt inquiet quant à l’invasion des nouvelles technologies face au défi de l’intériorité ? Reprenez-vous à votre compte la boutade d’U Eco répondant à Pivot (La vie intérieure, c’est là où il n’y a pas le téléphone !), sur l’intériorité, citée dans l’ouvrage ? 

Je la reprends volontiers ! La vie intérieure a besoin pour s’épanouir de moments de calme, de silence, de solitude, de sommeil, de secret, de tranquillité, de rêverie, de lâcher-prise – moments que menace la sollicitation permanente par les appels sur le portable, par la réception permanente des mails. Tous les auteurs du livre collectif ne sont pas également inquiets (Claudine Harche l’est plus que moi, Philippe Pédrot plus que Masaru Yoneyama) – mais tous le sont !

Quelles sont les nouvelles réponses et attentes pour préserver et enrichir la nécessaire intériorité? Comment construire l’espace intérieur, le for intérieur spécialement pour les nouvelles générations hyper-connectées ?

En militant pour le droit à la déconnexion. En acceptant une demi-invisibilité. En marchant ou en faisant de la musique. En se retirant dans ces lieux que Foucault nommait des « hétérotopes » : cimetières, greniers, forêts – et églises, bien sûr ! En se retirant dans les temps de calme et de secret : temps de la lecture, de l’écoute de musique, de la prière. Il serait dommage que l’entretien de la vie intérieure prenne la seule forme un peu trop formalisée de la « méditation pleine conscience » – quelque respect qu’on puisse avoir pour ses porteurs… Tout se passe comme si au sentiment d’une intimité avec soi-même étrangement égarée il fallait répondre par des techniques de « développement personnel », des pratiques qui ont peut- être la vertu de ramener l’homme post-moderne à lui-même – mais paraissent souvent assez pauvres en leur contenu…

Les sources chrétiennes sont autant de voies pour mieux vivre l’intériorité. Quelles sont celles qui vous inspirent ?

Vous aurez remarqué que les auteurs du livre n’y font guère mention… C’est en mon nom que je dirai leur importance. Le silence d’une église romane – même celui de l’église baroque Saint-Louis en l’Ile de Paris, lieu de calme chatoyant au coeur de la ville agitée – m’est essentiel. Il y a aussi l’écoute des cantates de Bach, des Leçons de ténèbres de Couperin chantées par Alfred Deller, ou de l’Et Incarnatus est » de la Grand messe en ut mineur de Mozart par B. Hendricks et Karajan. La lecture  des Pensées de Pascal. Celle de saint Augustin, et d’abord l’inlassable méditation sur sa célébrissime formule : « Deus est interior intimo meo ». Dieu est plus intérieur que le plus intérieur – formule logiquement coupable (l’intime est un superlatif : le plus intérieur – et donc rien ne saurait être plus intérieur que lui !), mais anthropologiquement et religieusement géniale, et bouleversante en un sens. Ce qui s’y murmure, est qu’au fond de notre intériorité se trouve toujours déjà la présence d’une brulure prévenante et aimante : celle de l’autre, celle du Grand Autre. Comme l’a remarqué Jean-Pierre Vernant dans L’homme grec, si l’homme grec est essentiellement « extraverti » (sa vérité se joue sur l’Agora, dépend de ce que la cité pense de lui) ; l’homme chrétien est en revanche fondamentalement « introverti » (sa vérité se joue dans le lien à Dieu, dont le Royaume n’est pas de ce monde.) Dans sa lutte avec les Pharisiens, le Christ ne cesse de dire que l’essentiel se joue dans le fond du cœur, et qu’une obéissance extérieure est la loi n’est pas chose suffisante si le fond du coeur n’est pas tourné vers Dieu. Mais notre époque a un peu oublié le rôle essentiel joué par le Christianisme dans ce « primat » donné à l’intériorité…

Recueilli par Robert MIGLIORINI

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